1/11/2006 - Voyage au bout du monde
Salam aleikum toubabous,
Yaclabes? Ichtariga? Yakelkher ?
Ouh la la, je me rends compte que cela fait bien longtemps que je n’ai rien écrit de ma chronique mauritanienne alors que j’ai tant à raconter mais voilà, si le temps ne s’écoule pas de la même façon ici, on se fait rattraper par les activités. Enfin, je vais tenter de faire une petite synthèse de ces derniers mois, riches une nouvelle fois de rencontres et de beaux voyages.
Tout d’abord, côté boulot, c’est toujours difficile de raconter comment ça se passe réellement. Dans le registre des bons points, il y a tout le boulot avec la jeunesse, super sympa, les éclats de rire au bureau avec certains et les échos positifs que j’en ai parfois de la part d’une poignée d’irréductibles supporters, cela fait plaisir. Et aussi ces discussions frénétiques autour d’un thème où chacun donne son point de vue, forcément différent parce que pétri de traditions et de cultures différentes. Je me plais à parler de la santé, ce que je n’aurais pas cru au départ et je suis soulagée si une seule personne repart avec l’envie de changer sa manière d’agir et le souhait de se protéger des IST ou du Sida ; on finit tout de même par se dire que rien que ça, c’est positif. Il y a aussi la satisfaction de voir les jeunes filles venir à moi, chaque fois plus nombreuses, avec chaque fois plus de questions et chaque fois plus de confiance aussi. Long processus, passionnant.
Côté kaédien, tout va bien. Il fait toujours chaud mais de moins en moins et nous nous acheminons vers une température clémente de 25-30 degrés jusqu’à mars ce qui est très agréable. Il faut dire que ces dernières semaines de chaleur ont été très dures pour tous, surtout pour ceux qui faisaient le Ramadan mais, alhamdulilaï, c’est fini ! Les activités vont donc reprendre doucement. Eric est toujours dans mille et un projets qui le passionne bien. Et Django est toujours le roi du quartier et le plus beau de la terre, cela va sans dire. Il nous ramène des tas de lézards et autres bêtes bizarres donc machallah tout va bien.
Côté voyages maintenant, nous avons découvert quelques très beaux endroits de Mauritanie ces derniers temps. Notamment le Tagant, une région au centre du pays, vraiment belle avec de grandes dunes très douces et nous avons eu la chance de la découvrir en saison des pluies ce qui nous a permis d’avoir un aspect tout fait différent de d’habitude. Nous avons même été retenu une journée à cause d’un oued en crue au niveau de Tidjikja, ce qui était à la fois fascinant et un peu flippant aussi.
Notre dernier voyage est tout récent puisque nous en revenons seulement. Nous avons profité de la fête de Ramadan pour faire une longue escapade avec des amis volontaires de Kiffa. C’est vraiment mon coup de cœur, de loin ce que nous avons vu de plus beau en Mauritanie, un enchantement et j’avais envie de vous conter un peu ce périple magique.
Nous avons donc parcouru plus de 2500 kms entre Kaédi et Oualata, terme de notre périple, en 5 jours ce qui était passablement fatigant mais ça valait vraiment le coup. Et il en fallait de la motivation pour l'atteindre cette Oualata, la djamila, la splendide qui, effectivement, s'est avérée être l'une des villes les plus fantastiques que nous ayons vues, non seulement en Mauritanie, mais aussi dans nos voyages. Ça réconcilie avec tous les obstacles nécessaires pour l'atteindre. Il faut la mériter cette petite cité caravanière cachée en plein désert, à 150 kms de Néma, la dernière ville goudronnée de Mauritanie, à la frontière malienne. Et je tiens d'ailleurs à saluer les exploits de notre brave voiture, rebaptisée « Théodore Merco » (pour ceux qui ne comprendraient pas, c’est un « hommage » (relatif) à Théodore Monod qui a sillonné la Mauritanie à pied pendant des années durant !) qui nous a permis de faire tant de route sans encombre.
De Kaédi à Kiffa, la route est assez monotone à vrai dire, car tout a séché depuis la fin de la saison humide ce qui est assez désolant et désolé. De Kiffa à Ayoun-el-atrous, la route est effrayante, faite de nids de poule, euh pardon, de nids d'éléphant. Il fallait zigzaguer pendant 200 kms en prenant soin d'éviter les trous, les troupeaux et les fous du volant, affreux. Ayoun est déjà une ville étonnante car les maisons sont blanches et grises à carreaux, oui, oui. Ça semble surprenant comme ça mais c'est très beau. Les environs commencent déjà à ressembler aux paysages qui ne nous quitterons plus dans tous les Hodhs, jusqu'à Oualata, Hodh el Chargui, Hodh el Gharbi (le hodh est l'endroit où paissent les troupeaux en hassaniya), un mélange de désert et de montagnes rouges, de reg sablonneux, de sebkha, et d'immenses étendues rendues diffuses par la chaleur, de mirages. Parfois, on voit une chose surprenante, une étendue d'eau venue d'on ne sait d'où des entrailles de la terre bordée de jolies fleurs dans un environnement complètement hostile, un miracle.

A ce niveau là, 43 degrés d'intense solitude. Peu de gens, seules quelques bêtes se meuvent lentement et demeurent impassibles au milieu de la route…ça aussi c'est très fatigant de les déloger avant de se les retrouver sur le capot! Toutes les villes que nous croisons à partir de là ne seront faites que de boubous bleus flottant au vent et de melhafas sombres, de petits palmiers et de désert, parfois si aride que rien, absolument rien ne peut se distinguer à l'horizon, le néant, le vide.
Enfin s'offre à nous Néma, bordée de montagnes; la ville ressemble à l'idée que l'on a de l'Amérique du Sud aussi étrange que cela paraisse. Les gens sont sympas et détendus, perdus surtout, isolés mais heureux de l'être semble-t-il. Nous immortalisons la fin du goudron, la fin de 1099 kms de goudron entre Nouakchott et Néma, la très difficile et ardue « route de l'espoir » qui traverse la Mauritanie dans sa largeur. Ça s'arrête net.
Après, c'est la fin du monde. On arrête le temps, on retourne en arrière de qques siècles. Ici, personne n'est venu avec la technologie. On reste comme on est, comme il y a longtemps, du temps où les caravaniers venaient amener le sel du désert et repartaient au Mali en chameau, du temps où les aventuriers se rendaient là après des jours et des jours de marche ou de chameau, les « vaisseaux du désert » comme on dit par ici.

Ce qui a changé tout de même, ce n'est pas la piste qui relie Néma à Oualata, une route sablonneuse extrêmement difficile, mais la manière de la faire, non plus en chameau, dommage, mais en 4x4, seule manière de passer certains endroits sans y mettre deux semaines. Nous avons négocié longuement pour parvenir à louer un véhicule car nous étions en pleine fête de Ramadan, immobilité totale. Mais finalement, après négociations et bakchich, nous sommes partis avec un fou furieux qui a avalé la piste en 2 heures et croyez moi quand on sait ce que c'est on a peur! Nous étions dans la benne derrière avec tous les bagos et les incrustes du moment, qques bergers profitant de l'occasion, sous une chaleur à faire pâlir un thermomètre et enveloppé dans nos cheichs que nous n'aurions troqué à ce moment contre rien au monde, rempart protecteur contre le vent, la poussière et le soleil. Sur la route, du peu que nous pouvions voir à travers nos tissus et de ce que nous permettait notre estomac complètement retourné, nous apercevions des caravanes de dromadaires, des bergers isolés, des ruines d'anciennes cités qui disent le passé de la Mauritanie et le prestige des peuples nomades. Puis, enfin, alors que nous n'en pouvions plus de fatigue, de malaise, de peur aussi de rester coincés là au beau milieu de nulle part avec le 4x4 en rade et le soleil qui meurtrit, se dessine en mirage Oualata dont le nom seul fait rêver.
Le premier coup d'œil suffit à tout oublier de ces difficultés traversées. La vieille cité rouge ocre suspendue sur une colline, protégée par les dunes et les caravanes, et par le désert, apparaît fascinante, déroutante, comme un trésor oublié de tous, perdu au bout du monde.

C'est alors que l'on aperçoit les petites maisons rouges peintes par les femmes aux motifs soninkés, avant que ce peuple ne soit chassé ailleurs. Toutes les maisons sont ornées de motifs fins et colorés qui confèrent à la cité son aspect si merveilleux. Les petites ruelles s'enchevêtrent et laissent chaque fois la place à une merveille, un décor enfoui, une peinture cachée, une maison secrète, un enfant qui rit. Le temps s'est bel et bien arrêté ici. L'eau et l'électricité ne sont pas venues, les voitures non plus, la vie est la même qu'avant. On attend le retour des provisions pour se ravitailler. On regarde la montagne autour et la beauté des lieux et l'on prie. On fait paître son troupeau pas loin, on décore sa maison, on attend sur sa natte tissée de cuir où les femmes font des poteries ornées tout à fait charmantes.


Nous rencontrons Moulaye, notre guide et hôtelier du moment qui vit là dans une petite maison rigolote avec sa femme très drôle et ses enfants terribles aux cheveux hirsutes. C'est lui qui va nous faire découvrir Oualata comme peu de gens peuvent la voir car voilà, Allah nous a accompagné jusque là, à la bonheur, et nous a amenés le jour de l'Aïd-el-fitr, le grand jour de la prière et de la fête. C'est aujourd'hui et aujourd'hui seulement que nous pourrons voir ce que nous allons voir. Nous sommes partis saluer les familles comme le veut la tradition de fin de Ramadan où chacun salue l'autre et lui pardonne ses péchés, en compagnie de Moulaye qui faisait sa tournée. Nous avons pénétré dans chaque maison, admiré les cours intérieures ornées, les décors des salons, les motifs discrets cachés là, observé l'architecture biscornue de ces maisons étonnantes, participé à la vie des gens l'espace d'une journée du bout du monde, bu le dougnou, une boisson à base de mil fermenté (voisine de la boisson malienne d'ailleurs), discuté un peu hassaniya…ce qui nous a valu d'ailleurs un franc succès. Des Nasrani (nazaréen) qui parlent hassaniya, on ne voit pas ça par ici! Bilahi! Walahi! Alhamdulilai!

Enfin ici, nous ne sommes pas dans un endroit classique; ce sont des lettrés qui vivaient là il y a quelques temps qui ont laissé, comme dans les villes du Nord, Ouadane ou Chinguetti, leur trace indélébile, des manuscrits arabes somptueux qui disent les poèmes et la vie musulmane, qui font barrière à l'obscurantisme religieux, qui prônent l'amour, le vin et la beauté des choses, qui révèlent les secrets de ces peintures magiques qui racontent des histoires dans leurs couleurs. Un berger maure nous contera d'ailleurs sa formidable histoire de son combat contre une hyène qui l'a fait grimpé dans un arbre dont il n'est pas redescendu pendant deux jours, la hyène l'attendant au pied se léchant les babines…après qques incantations, la bête a filé et il a sauvé sa vie…ici, même ce qui est faux est vrai. Tout prend une autre dimension. Les gens et les traditions demeurent…jusqu'à quand?


Oualata, c'est aussi et surtout un lieu de spiritualité; nous avons assisté à la grande prière de l'Aïd, en plein air. Tous les hommes, environ 500, s'étaient rassemblés en habit bleu, en ligne face à la Mecque, et devant un imam surprenant enveloppé dans une grande cape bleue qui, en réalité, faisait penser à une femme! Nous étions cachés derrière un troupeau de chameaux, ce qui nous a valu d'observer cela de manière privilégiée, sans les déranger et sans être vus, magnifique.
Le soir de la fête, nous avons dîné chez Moulaye au son des tams-tams des mauresques et des chants de fête sous un ciel magnifique peuplé d'étoiles filantes…C'est donc assez difficilement que nous avons quitté Oualata, le cœur triste et lourd de laisser derrière nous ce lieu magique aux mille savoirs.
Je vous joins des photos que j'ai eu un mal fou à choisir car il y en a des montagnes mais ça vous fera une bonne idée je crois de la beauté des lieux.
Voili, portez-vous bien toujours dans vos contrées respectives ; j’attends de vos nouvelles.
Je vous embrasse,
Rafi
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