Les voyageurs aux semelles de vent

15/05/2007 - « Dimbe dioro, Sambe naayo »

« Voyager, c’est le plus court chemin qui mène à soi en passant par l’autre ». J.Mounier.

 

Et bien ça y est, nous sommes bel et bien sur le point de lever l’ancre pour d’autres aventures. Il y a un peu plus de deux ans maintenant que nous sommes en Mauritanie, que nous vivons aux côtés des Kaédiens et du fleuve, que nous découvrons, apprenons, nous enrichissons et aimons ce pays. Mais tout a une fin et nous ne sommes pas contre l’idée de revoir notre douce France.

 

 

 

Il s’en est passé des événements durant ces deux années de vie ; tant que les « résumer » en quelques lignes serait une gageure ; nous préférons donc nous attarder sur ce qui nous a le plus marqués dans ce pays de vent et de sable où nos empreintes ténues sont déjà prêtes à s’effacer pour céder la place à d’autres et à autre chose.

Deux ans, des expériences différentes, à étudier de près les contes traditionnels qui laissera un ouvrage collectif avec tous nos amis de l’Alliance de Kaédi ; deux ans à nous enrichir auprès d’hommes et de femmes de tous horizons et de toutes cultures qui nous ont appris à aimer ce pays et à le comprendre tel qu’il est et que nous ne remercierons jamais assez pour cela.

Deux ans à vivre et à porter la culture mauritanienne pour Eric qui a décidément bien du mal à laisser cette petite alliance du bout du monde où tout le monde l’adore. Pour ma part, mon année en tant que volontaire fut tout aussi enrichissante, bien qu’emplie de difficultés et de quelques désillusions. Je garderai surtout de cette année le plaisir d’avoir côtoyé de jeunes gorgolois, aussi sympathiques que généreux, auprès desquels j’ai réellement appris ainsi que la belle idée d’avoir appartenu à une grande famille, qui a les mêmes envies, les mêmes aspirations, les mêmes rêves et même si c’est utopique, je suis contente d’emporter ça avec moi.

 

 

 

Aujourd’hui, nous partons. Demain, que retiendrons-nous ? Que dire d’un pays que personne ne peut se vanter de réellement connaître, des mauritaniens aux aventuriers qui y ont vécu des années ? La Mauritanie fait presque office d’irréductible résistant face à la montée d’une mondialisation assourdissante ; un pays qui ne se laisse pas appréhender facilement, que les hordes de touristes n’ont pas encore trop envahi, du moins pas partout, qui ne se laisse pas mettre dans un carcan, qui préserve son mystère et sa rareté tout en faisant peur à ceux qui ne le connaissent pas ou ne le comprennent pas.

 

   

 

Quand on évoque le nom même du pays, on se prend à rêver. On devine en murmurant « Mauritanie » la litanie du désert mais aussi la douleur et la mort qui peuvent en découler. La Mauritanie serait peut-être bien un pays au double visage, ne se laissant pas apprivoiser facilement…Pris entre deux mondes, à la fois du Maghreb et de l’Afrique noire, de l’austérité et de la fête, de l’épurement extrême et de la démesure. C’est un pays hors du temps, perdu entre tradition et modernité, nomadisme et sédentarité, jeunes fous et vieux sages, arabo-berbères et négro-africains. C’est sûrement un pays très différent selon l’endroit où l’on vit. Et nous ce fut Kaédi !

 

    

 

Après avoir roulé notre bosse dans le pays, du nord au sud et d’est en ouest, de Nouakchott à Oualâta et de Kaédi à Ouadane, nous sommes heureux d’avoir vécu dans cette petite ville tranquille et douce du bord du fleuve et n’aurions pas souhaité vivre ailleurs. Bien sûr, nous avons ressenti des moments difficiles. La Mauritanie est un pays extrêmement complexe, tant culturellement que socialement, où il n’est pas aisé de trouver sa juste place.

 

   

 

On peut vite être déroutés par certains éléments, difficilement acceptables, et il arrive d’en souffrir…cette chaleur effrayante qui procure une apathie de l’âme et une amertume du corps, les saletés des quartiers où volettent des plastiques, tels des oripeaux démoniaques, que viennent manger des chèvres malades des pollutions de cette planète, les cadavres d’animaux dont l’odeur donne le vertige, les petits talibés (les enfants qui mendient pour le marabout) courageux qui gardent le sourire malgré leur vie de misère, ces pauvres ânes malheureux et maltraités, un certain renoncement aux bienfaisantes superficialités de la vie, cette absence de petits troquets ou de petits restaus où se retrouver entre amis, des plaisirs culinaires pour le moins restreints si l’on n’est pas amateurs de mafé (viande sauce arachide) ou de thieb (poisson et légumes en sauce), une impression d’austérité et d’épurement latents, les mots très durs de ce qu’on appelle ici pudiquement les « événements » (qui font référence à la guerre civile de 1989)…toutes ces choses qui font que passer deux ans dans une petite ville mauritanienne peut parfois relever du défi personnel. C’est vrai, nous nous sommes souvent sentis perdus, sans repères, et nous nous sommes surpris alors à nous demander la raison qui nous poussait à être là, mais ça n’a jamais duré longtemps.

 

     

 

Parce que oui, la Mauritanie, et Kaédi, c’est tout ça, mais c’est surtout tout le reste, ce qui est beau, ce qui est sublime ; comme dirait un ami kaédien, « gardez seulement le bon, le mauvais, vous l’effacez ». Nous allons donc conserver précieusement en mémoire le sourire étincelant des enfants ; les jolis boubous colorés des femmes ; le grand fleuve majestueux qui donne sa fraîcheur et permet de se croire à la plage toute l’année ; les clins d’œil complices des mauritaniens, avec lesquels les blagues de cousin deviennent des jeux de chaque instant ; les sages qui content des histoires à dormir debout toute la journée…Qui nous dit qu’elles ne sont pas vraies ? ; les émerveillements d’un ciel rougeoyant qui embrase toute la brousse ; la vie dans l’un des derniers pays au monde qui se nourrit de l’espace et du temps et s’en réjouit, dans un pays authentique et préservé, s’il en est, fier de ses traditions et de ses croyances ; Kaédi qui rit, où les oiseaux migrateurs se plaisent près du fleuve, où le pêcheur n’a d’autres soucis que d’avancer paisiblement au fil de l’eau en rêvant aux djinns qui viennent visiter les humains la nuit venue ; un peuple qui vit à l’heure du soleil, égrène ses heures comme on égrène son chapelet, au rythme des cinq prières de la journée, au rythme du thé qui mousse dans les verres, au rythme des repas qui allongent la journée comme si elle était éternelle, au rythme de ses gens qui ne sont que de passage, disent bonjour, rient un peu et repartent sans rien demander, à la lueur des étoiles et d’une flamme de bougie le soir ; au son des « bismillahi » qui fusent de toute part dans cette ville où l’hospitalité est reine, où personne ne vous laisse jamais tomber, où les gens qui possèdent si peu offrent tant, où les portes et les esprits sont toujours ouverts à l’inconnu, au voyageur, où un plat mijote au cas où ; au son des « toubabs » des enfants rieurs des quartiers Toulde, Gattaga et Tantadji qui courent et nous poursuivent dans le labyrinthe des vieilles maisons d’un siècle oublié en chantant ; au son des grenouilles qui fredonnent un air envoûtant près du fleuve ; au son des rythmes des incroyables tidinit, ardin et tbal des maures, des rythmes fous des hoddus peulhs et des tam-tams passionnés des soninkés ; dans l’attente d’une pluie bienfaitrice qui confine au ravissement lorsque les premières exhalaisons de la terre humide s’élèvent hors du sol…

 

 

 

Cette vie paisible et sereine se concentre sur les petits plaisirs simples de l’existence et les vraies humanités des cœurs généreux, les seuls peut-être qui valent la peine d’être vécus. Tout cela rend véritablement heureux…et sûrement un peu sage aussi.

 

Aujourd’hui, nous partons le cœur léger, comblés d’avoir connu les gens croisés ici et là. Notre ami avait raison, les difficultés et les peines déjà se sont effacées. Nous emportons le secret de Kaédi que l’on chuchote discrètement dans la ville : « Dimbe dioro, Sambe naayo ». Cela exprime en substance : « si tu secoues l’arbre de Kaédi, il en tombe de nombreux fruits » ce qui symbolise l’hospitalité et la gentillesse légendaires des habitants du fleuve. Qui nous l’ont une nouvelle fois prouvée en nous couvrant de cadeaux pour notre départ…

 

 

  

« Et puis il y a une certaine saveur de liberté, de simplicité, pour ne pas dire plus, une certaine fascination de l’horizon sans limite, du trajet sans détours, des nuits sans toit, de la vie sans superflu, qu’il est bien impossible de décrire, mais que ceux-là reconnaîtront qui l’ont peut-être éprouvé aussi ». (T.Monod)

 

Pour tout cela et pour tout ce que nous ne pourrons jamais exprimer par des mots : Jaaraama, Nawaré, Choukrane, Jai-rruh-jef, merci…Dimbe.

 

 

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31/05/2007 - Commentaire sans titre

Publié par Mathieu
Bienvenue en France donc !

Après tous ces mois à nous faire rêver, est-ce la fin de ce carnet de voyage ? Ultime témoignage de cette aventure ?
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21/02/2008 - Yes I ; Ondiaram

Publié par Anonymous
Vraiment ça fait chaud au coeur de voir de si belle photos, avec un texte qui transpire du vécu et de la densité présente en Mauritanie. J'ai vécue 1 mois en brousse à Maghama et votre blog reflète superbement le beauté paradoxal qui y règne. Ballenejam chers amis; continuez sur ce beau chemin
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- Tu vas donc là-bas, comme tu seras loin! - Loin d'où? (A.de Saint Exupéry) Notre histoire est née en Espagne, de quelques notes de flamenco et d'un souffle de liberté et se perpétue aujourd'hui à travers nos voyages... Voilà, un an et demi que nous sommes en Mauritanie et nous avons envie de garder le fil avec nos proches.

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